Voici un article de mars 2007 qui nous avait échappé. Son auteur, Seymour M. Hersh, est une figure importante de la presse US et probablement un des ces journalistes qui jouent le rôle de « garçon de courses » entre différentes factions du pouvoir et à qui on lâche des phrases destinées à qui de droit. Raison de plus pour le lire et, avec le recul, d’en juger. (Le Grand Soir)

 

 

 

UN CHANGEMENT DE STRATEGIE

Au cours des derniers mois, avec la détérioration de la situation en Irak, l’administration Bush, à la fois dans sa diplomatie publique et ses opérations clandestines, a effectué un changement de stratégie significative au Moyen-Orient. La « réorientation », comme certains appellent cette nouvelle stratégie de la Maison Blanche, a amené les Etats-Unis plus près d’une confrontation ouverte avec l’Iran et, dans certaines parties de la région, provoqué un conflit sectaire élargi entre musulmans chiites et sunnites.

Pour déstabiliser l’Iran, à majorité chiite, l’administration Bush a décidé de redéfinir ses priorités au Moyen-Orient. Au Liban, l’administration a coopéré avec le gouvernement d’Arabie saoudite, sunnite, dans des opérations clandestines visant à affaiblir le Hezbollah, l’organisation chiite appuyée par l’Iran. Les Etats-Unis ont aussi pris part dans des opérations clandestines contre l’Iran et son allié la Syrie. Un résultat indirect de ces activités a été le développement de groupes extrémistes sunnites qui épousent la vision militante de l’islam et qui sont hostiles aux Etats-Unis et sympathisants d’Al Qaeda.

Une des contradictions de cette nouvelle stratégie est qu’en Irak, la majorité de la violence des insurgés dirigée contre les militaires US est l’oeuvre des forces sunnites, et non chiites. Mais, du point de vue de l’administration, la conséquence stratégique la plus profonde, et involontaire, de l’invasion de l’Irak a été le renforcement de l’Iran. Son Président, Mahmoud Ahmadinejad, a tenu des propos provocateurs sur la destruction d’Israël et sur le droit de son pays à poursuivre son programme nucléaire, et la semaine dernière son dirigeant religieux suprême a déclaré à la télévision d’état que « les réalités de la région montrent que le front arrogant dirigé par les Etats-Unis et leurs alliés sera le principal perdant dans la région. »

Après la révolution de 1979 qui a porté au pouvoir un gouvernement religieux, les Etats-Unis ont rompu leurs relations avec l’Iran et renforcé leurs relations avec les dirigeants des états arabes sunnites tels que la Jordanie, l’Egypte et l’Arabie Saoudite (autre était religieux - note perfide du traducteur). Ce calcul se révéla plus compliqué au lendemain des attaques du 11 Septembre, surtout en ce qui concerne les Saoudiens. Al Qaeda est sunnite et bon nombre de ses militants viennent des milieux extrémistes religieux d’Arabie Saoudite. Avant l’invasion de l’Irak, en 2003, des officiels de l’administration, influencés par les idéologues néoconservateurs, ont présumé qu’un gouvernement chiite créerait un rééquilibrage pro-américain face aux extrémistes sunnites. Ils ont ignoré les mises en garde des services de renseignement sur les relations entre les dirigeants chiites et l’Iran, où certains avaient vécu en exil pendant des années. A présent, au grand désespoir de la Maison Blanche, l’Iran a noué des relations étroites avec le gouvernement (irakien) à majorité chiite du premier ministre Nuri al-Maliki.

La nouvelle politique américaine, dans ses grandes lignes, a été discutée publiquement. Lors d’une audition devant la Commission des Affaires Étrangères du Sénat en janvier, la Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice a annoncé « un réalignement stratégique au Moyen-Orient, » qui faisait la distinction entre « réformateurs » et « extrémistes » ; elle a présenté les états sunnites comme des foyers de modération, et a dit que l’Iran, la Syrie et le Hezbollah étaient « de l’autre côté de la ligne de partage, » (la majorité sunnite en Syrie est dominée par le secte Alaouite). L’Iran et la Syrie, a-t-elle dit, « ont fait leur choix et ce choix est celui de la déstabilisation. »

Cependant, certaines tactiques au cœur de la réorientation n’ont pas été rendues publiques. Selon d’anciens fonctionnaires en place ou à la retraite, dans certains cas les opérations clandestines ont été gardées secrètes en confiant leur exécution et financement aux Saoudiens ou en trouvant des moyens pour contourner les procédures d’approbation du Congrès.

Un haut officiel de la House Appropriations Committee m’a dit qu’il avait entendu parler de cette nouvelle stratégie, mais qu’il sentait que lui et ses collègues n’avaient pas été correctement informés. « Nous ne savons rien de tout ça, » a-t-il dit. « Nous demandons s’il se passe quelque chose, et ils répondent que ce n’est rien. Puis nous posons des questions précises et ils répondent « on vous rappellera ». C’est très frustrant. »

Les acteurs clés derrière cette stratégie sont le Vice-président Dick Cheney, le conseiller adjoint à la sécurité nationale Elliot Abrams, l’ambassadeur en Irak (et pressenti comme ambassadeur aux Nations Unies) Zalmay Khalilzad, et le prince Bandar bin Sultan, le conseiller à la sécurité nationale de l’Arabie Saoudite. Tandis que Rice était chargée de présenter la nouvelle politique au public, d’anciens et actuels officiels ont dit que la partie clandestine était pilotée par Cheney. (Le bureau de Cheney et la Maison Blanche ont refusé de commenter ; le Pentagone n’a pas répondu à des questions précises mais a déclaré que « Les Etats-Unis ne préparent aucune guerre contre l’Iran. »)

Le changement de politique a placé l’Arabie Saoudite et Israël dans une nouvelle relation stratégique, largement due au fait que tous deux considèrent l’Iran comme une menace existentielle. Tous deux ont eu des discussions directes et les Saoudiens, qui pensent qu’une plus grande stabilité en Israël et en Palestine affaiblirait l’Iran, sont plus engagés dans les négociations arabo-israéliennes.

La nouvelle stratégie « constitue un changement considérable dans la politique américaine – un véritable renversement » a déclaré un consultant du gouvernement US et proche d’Israël. Les états sunnites, « étaient terrifiés par la résurgence chiite, et il y avait une colère croissante contre notre pari sur les chiites modérés en Irak, » a-t-il dit. « Nous ne pouvons pas faire reculer la progression chiite en Irak, mais nous pouvons la freiner. »

« Il semblerait qu’il y ait eu un débat au sein du gouvernement sur le plus gros danger – les radicaux iraniens ou sunnites, » m’a dit Vali Nasr, un haut-membre du Council on Foreign Relations, qui a beaucoup écrit sur les Chiites, l’Iran et l’Irak. « Les Saoudiens et certains membres de l’Administration affirment que la plus grande menace est l’Iran et que les radicaux sunnites ne sont pas nos principaux ennemis. C’est une victoire pour la ligne Saoudienne. »

Martin Indyk, un haut-officiel de l’administration Clinton qui a été ambassadeur en Israël, a dit que « le Moyen-Orient se dirige vers une sérieuse guerre froide entre sunnites et chiites. » Indyk, qui est le directeur du Saban Center for Middle East Policy à l’Institut Brookings, a ajouté que, selon lui, il n’était pas clair si la Maison Blanche était totalement consciente des conséquences stratégiques de sa nouvelle politique. « La Maison Blanche ne fait pas que doubler la mise en Irak, » a-t-il dit. «  Elle a doublé sa mise dans toute la région. Les choses pourraient devenir très compliquées. Tout est sens dessus-dessous. »

Le nouvelle politique de l’administration contre l’Iran semble compliquer sa stratégie pour gagner la guerre en Irak. Cependant, Patrick Clawson, un expert sur l’Iran et directeur adjoint à la recherche de l’Institut de Washington sur le Proche-Orient, dit que le resserrement des relations entre les Etats-Unis et les Sunnites modérés et même radicaux pour semer la « peur » au sein du gouvernement du premier ministre Maliki et « le rendre préoccupé par une éventuelle victoire des Sunnites » dans la guerre civile qui s’y déroule. Clawson a dit que ça pourrait encourager Maliki à coopérer avec les Etats-Unis pour éliminer les milices chiites radicales telles que l’armée Mahdi de Moqtada al-Sadr.

Cela dit, pour le moment, les Etats-Unis doivent encore compter sur la coopération des dirigeants chiites. L’armée de Mahdi est peut-être ouvertement hostile aux intérêts américains, mais d’autres milices chiites sont considérées comme des alliés. Maliki est soutenu à la fois par Moqtada al-Sadr et la Maison Blanche. Dans un mémorandum rédigé à la fin de l’année dernière par Stephen Hadley, conseiller à la sécurité nationale, il est proposé que l’Administration tente de séparer Maliki de ses alliés chiites plus radicaux en lui concoctant un soutien chez les sunnites modérés et les Kurdes, mais jusqu’à présent les choses on tendance à