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La dette illégitime, une priorité de l’agenda politique face à la crise du capitalisme globalisé

24 novembre par Eric Toussaint

Extrait de la présentation d’Éric Toussaint lors du Séminaire International du CADTM AYNA le 9 octobre 2014 à Montevideo (Uruguay).

Nous vivons une crise systémique du capitalisme globalisé : économique, financière, climatique, alimentaire et institutionnelle internationale. Je mentionne cette crise globale car c’est dans ce cadre qu’il faut analyser la crise financière, qui est aussi une crise de la dette |1|.

Je voudrais souligner qu’en dépit de la profonde crise du capitalisme global, on peut voir tous les jours que la majorité de la gauche sociale et politique a tendance à limiter son horizon au capitalisme en cherchant à revenir à plus de régulation.

Il est préoccupant que les réponses de la gauche - que ce soit au niveau des syndicats ou des partis politiques et autres mouvements - soient aussi timides.
Un des apports du CADTM est de stimuler la réflexion pour mener à bien une politique radicale de rupture avec le système capitaliste dans ses différents aspects et mécanismes d’oppression, y compris le patriarcat.

Il faut tenter de tirer parti de la crise pour aller au delà du capitalisme et mettre en pratique un projet émancipateur démocratique et socialiste.
L’épicentre actuel de la crise se trouve dans les pays capitalistes les plus industrialisés. Dans les années 1980-90, la crise de la dette était synonyme de pays en développement (PED), Tiers Monde et Amérique latine. Lorsqu’on mentionnait la crise de la dette, on pensait à l’Amérique latine.

La dette publique externe des Etats-Unis est 10 fois supérieure à la dette publique externe de toute l’Amérique latine.

A partir de 2008 et surtout de 2010, les choses ont changé. Lorsqu’on se réfère à la crise de la dette, on pense à la Grèce, au Portugal, à l’Irlande, à l’Espagne, à Chypre, à l’Union Européenne, aux Etats-Unis et au Japon.
Au Japon, la dette publique représente 220% du PIB, en Grèce 175%, au Portugal 135%, en Italie 130%, en Belgique 105%. La dette publique externe des Etats-Unis est 10 fois supérieure à la dette publique externe de toute l’Amérique latine. Et les principaux détenteurs de la dette de ce pays sont des pays en développement. La Chine détient 1.300 milliards de dollars de dette en bons du Trésor des Etats-Unis. Par comparaison, la dette externe totale de tous les pays en développement atteint 1700 milliards de dollars.

La crise est aujourd’hui synonyme de pays les plus industrialisés et les créanciers nets sont les pays dits en développement. La banque centrale du Brésil détient plus de 200 milliards de dollars en bons du Trésor américain.
Les pays industrialisés se sont convertis en épicentre de la crise pour une raison bien connue en Amérique latine qui est la socialisation des pertes des banques privées. Je me réfère à l’expérience du Mexique au cours des années 1980-1990, à ce qui s’est passé au Chili sous Pinochet, en Equateur pendant la faillite bancaire de 1999, ces crises bancaires ont débouché sur une explosion de la dette publique.

C’est ce que nous traversons dans les pays les plus industrialisés. On parle beaucoup des dettes publiques mais les dettes privées représentent trois fois la dette publique. Aux Etats-Unis, les dettes des institutions financières privées, des groupes industriels et commerciaux et la dette des ménages représente 300% du PIB contre 100% pour la dette publique. La dette globale (englobant la dette privée et la dette publique) aux Etats-Unis représente 400% du PIB.

Les dettes publiques d’aujourd’hui sont les dettes privées d’hier

Très souvent, les dettes publiques d’aujourd’hui sont les dettes privées d’hier. Et les privées d’aujourd’hui sont les publiques de demain. Cela risque d’être le cas lorsque les banques entreront à nouveau en crise, lorsque le système financier capitaliste, qui s’est aventuré dans des pratiques totalement risquées, se trouvera face à une nouvelle crise du type de celle qui a explosé aux Etats-Unis en 2007-2008.

La crise dans les pays industrialisés représente l’épicentre de la crise actuelle du capitalisme et le 1% le plus riche profite de cette crise pour mener à bien, au niveau du continent européen, l’offensive la plus brutale contre les droits humains depuis la seconde guerre mondiale. Depuis la fin de la guerre, jusqu’aux années 70-80, on a eu une situation qualifiée de "trente glorieuses", un pacte Capital-Travail avec des concessions importantes du Capital envers le Travail.

Avec Margaret Thatcher (1979) a commencé la destruction des conquêtes sociales de l’après-guerre.

Et les gouvernements actuels, en particulier en Europe, profitent de la crise provoquée par les banques pour approfondir l’offensive entamée par Thatcher et Reagan au cours des années 1980.

Nous savons que les laboratoires du modèle néolibéral ont été le Chili (1973), l’Argentine (1976) et l’Uruguay (1973).Puis ce modèle s’est étendu aux pays industrialisés à partir des années 1980. On a assisté au cours des années 1980 à une vague néolibérale extrêmement forte en Amérique latine avec le cas emblématique de Carlos Menem en Argentine |2|.

A partir de la fin des années 1990, notamment avec le soulèvement populaire de 1989 à Caracas, des expériences de prise de distance avec le néolibéralisme ont vu le jour. A cela s’ajoute depuis 2003-2004, une augmentation des prix des matières premières qui a permis à 3 gouvernements latino-américains (Venezuela, Bolivie et Equateur) de mener à bien des politiques de rupture avec le néolibéralisme brutal. Le contexte de prix élevés des matières premières et de mobilisations sociales (Argentine 2001-2003, Equateur 1990-2005, Bolivie 2000-2003, Venezuela 1989-2006) a été favorable pour l’Amérique latine et les peuples du Sud. Les expériences les plus avancées au niveau des gouvernements l’ont été au Venezuela, en Bolivie et en Equateur.

Il est possible que la crise au Nord retourne vers les pays en développement

Au Nord, la crise qui a éclaté entre 2006 et 2008 se poursuit. Au niveau de la zone Euro, nous avons une croissance quasi nulle, avec un chômage qui atteint 25% de la population active en Espagne et 50% pour les moins de 25 ans.
Il est possible que la crise au Nord retourne à nouveau vers les pays dits "en développement".

J’ai souligné ce risque à Caracas en 2008 lors d’une rencontre à laquelle le président Hugo Chávez a participé (voir la retranscription complète – en espagnol - de cette conférence). J’avais souligné le risque de contagion pour l’Amérique latine. Le risque s’est concrétisé mais de manière limitée, le Venezuela a été fortement affecté au cours de l’année 2009 et l’Argentine en a également souffert un peu à partir de cette même date.

Les politiques de très bas taux d’intérêt mises en pratique par les banques centrales du Nord pour sauver les banques privées ont eu un effet positif temporaire sur les pays "en développement". La décision de la Réserve Fédérale des Etats-Unis de maintenir les taux d’intérêt à 0,25%, comme celle de la Banque centrale européenne de les baisser jusque 0,05% et celle de la Banque du Japon de les maintenir proches de 0, a eu pour effet collatéral que les pays périphériques ont pu refinancer leur dette externe à un coût relativement bas.

Une série de pays en développement refinancent leur dette publique externe en payant entre 4 et 8% d’intérêt. Il y a des exceptions et le Venezuela en fait partie (il paie aujourd’hui jusque 17% pour refinancer sa dette sur les marchés financiers internationaux). Cette décision des banques centrales des pays les plus industrialisés d’octroyer des crédits à des taux très bas aux banques privées et aux autres sociétés financières privées (comme les compagnies d’assurances et les fonds d’investissement) a généré d’immenses quantités de liquidités et la possibilité de placer une partie de celles-ci pour ce qui est de l’Amérique latine en Uruguay, en Argentine, au Brésil et jusqu’au Venezuela. Ce mouvement a permis aux pays en développement en général d’attirer les capitaux du Nord.

En résumé, la possibilité pour les pays du Sud de postposer les effets de la crise a été rendue possible par la combinaison des prix élevés des matières premières, ce qui leur permet d’avoir des rentrées en devises et de la possibilité de refinancer leur dette externe à bas coût. Cela permet en même temps le maintien de politiques assistentialistes et néodéveloppementistes.

Cependant, nous savons que la Réserve Fédérale américaine a pris la décision d’augmenter les taux d