Sur FAKIR

Front national, virage social ? (1/3)

Par François Ruffin, 27/03/2015 , N°63 (décembre-janvier 2014)

Le journal Fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

« L’Etat est devenu l’instrument du renoncement, devant l’argent, face à la volonté toujours plus insistante des marchés financiers, des milliardaires qui détricotent notre industrie et jettent des millions d’hommes et de femmes de notre pays dans le chômage, la précarité et la misère.
Oui, il faut en finir avec le règne de l’argent-roi. »

C’est troublant, non ?, quand Marine Le Pen s’attaque « aux dogmes de l’ultra-libéralisme ». Depuis quand, on s’est demandés, un peu emmerdés, depuis quand le Front national cause comme ça, un peu comme nous ? « Etat », « Impôts », « Service public », « Entreprise », « Europe », « mondialisation », etc. Qu’a-t-on en commun ? Qu’est-ce qui nous sépare ?

On a décidé de mener des recherches, une espèce d’archéologie, sur la « pensée économique et sociale » par un retour aux sources : les professions de foi et les tracts du FN depuis sa fondation, dans les années 70.

C’est un passage sur France Inter, ce printemps, qui m’a fasciné et glacé :

Florian Philippot, n°2 du FN : Cet après-midi, François Hollande… j’espère qu’il s’exprimera en français d’ailleurs, et pas en allemand, puisque qu’il est allé chercher ses instructions chez madame Merkel, comme d’habitude, mais j’espère qu’il aura eu le temps de traduire...
Patrick Cohen, journaliste : Quelles instructions ?
Florian Philippot : Ses instructions sur la politique qu’il doit mener, sur la politique d’austérité, sur la politique de saccage social qu’il va annoncer aux Français cet après-midi, de la même manière que Nicolas Sarkozy l’aurait annoncé dans les même termes, au même moment, de la même manière, s’il avait était réélu. Cet après-midi, nous aurons dans toute sa splendeur, sa triste splendeur j’ai envie de dire, un chef de gouvernement technique. Qui viendra dérouler la feuille de route de Bruxelles : la flexibilisation du marché du travail, une nouvelle précarisation des retraites, la privatisation, le refus de toute forme de patriotisme économique au soutien de nos petites entreprises. Et évidement cette politique-là c’est celle qui a lui a valu les bons points des commissaires européens. (16 mai 2013.)

Et il enchaînait comme ça, cinq minutes durant, où on l’aurait pris pour Mélenchon en gros, où j’aurais signé des quatre mains si j’en avais quatre – avant qu’il ne revienne à des antiennes plus traditionnelles au FN : l’immigration, l’islam, etc.

Consultation

Ça me troublait.
Nous aussi, on cause de « flexibilisation », et de « précarisation », et de « privatisation ». Nous aussi, on critique vivement Bruxelles et Merkel. Nous aussi, on prône le protectionnisme. Nous aussi, on met en cause l’euro, etc.
Depuis quand, je me suis demandé, on a tout ça en commun avec le Front National ?
Je l’ai demandé par courriel à un intello de renom, aussi. Qui m’a vertement reproché mon « en commun » : « Nous ne partageons rien avec le FN : le FN nous a pillé, c’est tout autre chose ! »
Soucieux d’honnêteté, je l’interrogeais : «  Peut-on dire que le FN ‘pille’ le programme de la gauche avec le protectionnisme et j’ajouterais : la sortie de l’euro ? Ca ne m’apparaît pas évident. Depuis les années 80, à la fois la gauche radicale et la gauche gouvernementale ont déserté ces questions. »
Certes, concéda-t-il, « tu n’as sans doute pas tort « techniquement » sur la question du protectionnisme, on pourrait ajouter aussi sur la finance si on veut - la critique d’extrême droite de la finance ça existe depuis les années 30... Mais tout de même quel tête-à-queue idéologique avec le FN des années 80-90. C’est cela qui soutient l’accusation qu’ils nous pillent. »
Je crois à ça, moi : « grande est la vérité et elle l’emporte sur toutes choses » (oui, c’est dans la Bible). Même lorsqu’elle nous dérange, on doit l’affronter. Or, cette vérité – me semblait-il – sur les changements, les variations, mais aussi les constantes dans le discours du FN, ni lui ni moi ne la maitrisions : « Connaîtrais-tu des collègues universitaires qui auraient travaillé sur le renouvellement de doctrine économique du FN ? »
Et lui d’admettre : « Ça c’est une colle... Je fais a priori le pari que ça doit exister - mais où ? Je vais chercher un peu et si je trouve quelque chose je te dis. »

Bien-pensance

J’ai cherché un peu, aussi.
Je me suis tapé une palanquée de bouquins sur Le Pen père et fille, à la bibliothèque municipale d’Amiens. Mais ces livres se centraient sur les valeurs morales – racisme, antisémitisme, laïcité – et effleuraient à peine la question économique. Ils adoptaient, par ailleurs, un point de vue très orthodoxe, conformiste, bien-pensant, qui ne saurait être le nôtre.
Ainsi de la biographie Marine Le Pen rédigée par Caroline Fourest et Fiammetta Venner. Quant à la sortie de l’euro, les auteures dénoncent, en vrac, « des scénarios improbables, fortement hypothétiques », de la « science-fiction », une « posture à la fois rhétorique et nostalgique », un choix qui « signifierait une explosion du coût de la vie », etc. Le débat est tranché avant d’être posé, en deux pages.
Avec le protectionnisme, c’est presque pire : d’emblée, voilà cette proposition déclarée « hors sol », faisant de la France « un cimetière pour main d’œuvre bon marché, qui aura perdu toute puissance ». Et lorsque Marine Le Pen s’en prend au libre-échange « débridé », les essayistes se lancent dans une glose pseudo-savante : « Le sous-entendu ne manque pas de saveur. Car le mot ‘débridé’ fait inconsciemment penser à quelque décadence imputable à mai 68 ou à la liberté des mœurs. En l’utilisant pour parler du libre-échange, Marine Le Pen amalgame de façon subliminale le libéralisme économique et le libéralisme social. » Plutôt que de s’attaquer au sujet lui-même, concret, matériel, faut-il des barrières douanières ou non ? Pour quoi faire ? Pour servir quels intérêts ?, les essayistes le fuient et recourent à l’ « inconscient ».
Enfin, quand Marine Le Pen se prononce « pour le retour à l’échelle mobile des salaires afin de gonfler le pouvoir d’achat », les biographes – aveuglées par leurs a priori – démontrent leur nullité : « Une mesure, nous disent-elles, qui conduirait à refuser la moindre sécurité de revenu et à déréguler les acquis sociaux. Pas vraiment de gauche. » Alors que c’est tout le contraire : que les salaires augmentent automatiquement avec l’inflation, et pas juste le SMIC, c’est une revendication historique de la CGT, par exemple, « vraiment de gauche ». Zéro pointé en éco. Et dire que Fourest professe à Science-Po, dans Le Monde, à France Culture et à France Inter…

Limites

Comme ce boulot, sur la pensée économique du FN, sur son archéologie, ne semblait pas mené, on a décidé de s’y coller. D’en revenir aux textes, aux sources. Sans hystérie ni complaisance, avec un souci de vérité, qui nous a menés pour plusieurs journées à la Bibliothèque nationale de France, aux Archives parlementaires, au Service des élections de la préfecture d’Arras, à la Documentation du Pas-de-Calais, à la bibliothèque de Lille, ou encore sur le site Inamédiapro.

Malgré ce sérieux, malgré les efforts déployés, il faut indiquer les limites de notre recherche :
D’abord, nous l’avons menée en journalistes, c’est-à-dire avec une durée d’enquête réduite, et qui plus est en journalistes guère spécialistes de l’extrême-droite (on revendiquerait, plutôt, une compétence en dissidence économique). Des thésards feront beaucoup mieux – ou sans doute ont fait, et nous ignorons leurs travaux.
Ensuite, dans les documents recueillis, on privilégie les tracts du Front National, les professions de foi des candidats, bien sûr emplis de promesses et d’une présentation avenante de soi. En politique plus qu’ailleurs, le discours est fait autant pour cacher que pour révéler : on ne confondra donc pas, à l’évidence, ces engagements avec des actes à venir, ou même avec la réalité présente du parti.
Enfin, le discours du Front national, et même son discours social, n’explique qu’à la marge ses succès électoraux d’hier et de demain. C’est dans les abandons successifs de la gauche gouvernementale, dans ses navrantes expériences au pouvoir, dans ses renoncements à lutter contre le libre-échange, contre la finance, contre une monnaie forte, contre les dogmes bruxellois, et au final contre ce mal endémique, le chômage, c’est ici que demeure, pour nous, la cause majeure de la réussite des Le Pen : un boulevard ouvert dans les classes populaires. Qu’on y ajoute les responsabilités de l’autre gauche, la « vraie », la puérilité de ses div